Chaque cinéphile doit avoir son film de référence, celui qui lui sert au delà des questions de photo, de montage, de jeu des acteurs, de musique et de scénario à se représenter réellement ce qu’est un chef d’oeuvre. Pour moi ce film est la Grande Illusion, choix peut-être banal, mais l’ayant regardé de nombreuses fois, je constate toujours que ce choix est le bon.
Jean Renoir a su y réunir avec une grande économie de moyens tout ce qui fait un monument du cinéma. Chaque détail y est à sa place et l’ensemble est une réussite. Tous les plans sont cadrés précisément pour tirer au mieux pari du jeu d’acteurs talentueux. Stroheim, Gabin, Fresnay, Dalio et Dita Parlo y sont au meilleur de leur forme. Les personnages secondaires sont à l’image de Carette, plus que des faire-valoir.
Pour le scénario, cette histoire de prisonniers évadés est rendue parfaitement crédible par l’enchaînement des scènes qui s’emboîtent sans accroc. Quelques ellipses préviennent tout temps mort. Partout la caméra est judicieusement placée, et elle ne bouge que lorsque c’est nécessaire. La violence de la guerre est rendue à petites touches. En permanence un détail rappelle au spectateur que ce film n’est pas un vaudeville, mais une histoire d’hommes au milieu d’un conflit auquel ils ne peuvent échapper.
Il y a la musique de Joseph Kosma aussi. Elle s’éveille au bon moment en profitant d’artifices comme le gramophone. Et elle déraille à point comme le gramophone au moment où on pourrait croire à un apaisement. En fond sonore, la rumeur des chants de corps de garde rappelle également qu’il ne peut y avoir de tranquillité.
Deux détails donnent une idée du génie d’ensemble et de détail de Renoir. Lorsque Boëldieu-Fresnay dit à un de ses compagnons: “A voir vos citations, être végétarien ne vous a pas empêché de faire votre devoir.” Et que celui-ci répond alors qu’on lui met une fraise qui lui donne l’air d’un arlequin: “cela ne m’a surtout pas empêché d’être cocu.” Ou bien quand dans une scène l’adjoint de Rauffenstein-Stroheim explique doctement que lui (à la différence de son chef) il sait comment il faut traiter une telle bande d’idiots (les prisonniers), parce que lui il était en fait professeur. Et dans la scène suivante, un gigantesque chahut des prisonniers, son alter ego français, traducteur de Pindare, s’écrie: “Je comprends mes élèves, je ne me suis jamais autant amusé!”
Enfin, après avoir vu la Grande Illusion, il n’est plus possible d’entendre “il était un petit navire” sans ressentir un petit quelque chose.

0 commentaires jusqu'à présent ↓
Il n'y a pas encore de commentaire… Donnez le coup d'envoi en complétant le formulaire ci-dessous.