Qui connaîtra monsieur Pinard?

Pour celui qui se plonge à corps perdu ou défendant dans des revues vénérables pour extraire la sagesse de nos ancêtres, une question récurrente surgit: qui étaient les doctes personnages qui, il y a moins d’un siècle pontifiaient sur les migrations des drosophiles arctiques, ou les talents d’Hégésippe Simon, précurseur et éducateur de la démocratie. Il ne reste que quelques signatures éparses ici où là que seules des fourmis seraient capables de relier pour reconstituer la pensée cohérente des sénateurs qui en 1913 étaient prêts à se rendre à Poil dans la Nièvre pour célébrer le héros précédemment cité, mais comme les fourmilières sont interdites dans les bibliothèques, cela ne se peut. Bien sûr un érudit finit parfois par retrouver la trace du discours de tel grand homme ou de la profondeur de ses réflexions parue dans la revue des sciences humaines, sociales et exotiques publiée mensuellement par l’académie de Vesoul de 1787 à 1939. Le lecteur notera d’ailleurs que la dissolution de cette prestigieuse société savante est une des graves conséquences de la tyrannie réactionnaire qui s’abattit alors sur la France.

L’abandon ne devrait pourtant pas être le sort commun de ces intellectuels méconnus. Ils devraient briller encore une  fois lorsque les barbares reviendront. Ceux-ci sauront eux aussi mettre à profit les monceaux de sagesse accumulés sur des rayonnages obscurs. Ils les mettront une dernière fois à l’air libre dans un grand feu de joie qui réchauffera leurs carcasses et fera cuire leur roti. Plus tard, quand il y aura à nouveau des archéologues, on retrouvera quelques feuillets qui se seront envolés et auront servi à emballer du poisson, ou en creusant on remettra la main sur tel numéro d’une gazette prestigieuse qui calait une table au fond d’un appentis. Alors des questions métaphysiques comme l’origine du mot pinard trouveront enfin une réponse. La vieille légende d’un sénateur qui aurait fait attribuer une ration de vin en récompense au dévouement des soldats serait enfin contredite. On s’en douterait déjà depuis la redécouverte des pensées de Roselyne Bachelot, philosophe  et hygiéniste influente du XXIème siècle.

Alors quand on tombera sur un lot d’exemplaires de la Lanterne oubliés dans sa cave par quelque érudit qui renonça à emporter cette histoire précieuse et magistrale du règne de Napoléon III, ce nouvel Achab, on trouvera enfin le fin mot de l’histoire dans les écrits du grand chroniqueur Henri de Rochefort-Luçay.

Ce passage éclairera définitivement nos descendants:

Le ministre de l’intérieur avait pour me couler à tout jamais, un moyen bien facile: c’était de m’accorder immédiatement ce que je lui demandais. En effet si quelques journalistes ont pu se déclarer surpris de ma voir solliciter une faveur de cette nature, ils l’eussent été bien davantage en apprenant que je l’avais obtenue par retour du courrier.

- Ah ça, n’eussent-ils pas manquer de se dire, comme c’était leur droit, M. Rochefort, qui pose pour  l’indépendant et même l’intraitable, il paraît qu’il n’est pas  avec le pouvoir aussi en froid qu’il voudrait le faire supposer puisqu’il obtient au premier mot des autorisations qu’on refuse à tant d’autres.

De là à être appeler mouchard, il n’y a qu’un tout petit pas. (…)

Aussi, une fois ma lettre mise à la poste, je l’avoue, j’eus peur. Je me réveillais quelque fois la nuit pour me faire ces réflexions: “Si le ministre est aussi intelligent que le prétendent ses amis, je suis perdu. Il va me répondre par un “oui” charmant, et pour peu qu’il donne à la Lanterne le privilège des annonces judiciaires, il ne me restera plus qu’à me brûler la cervelle.

Plusieurs camarades à qui j’avais fait part de mes inquiétudes m’assuraient d’autre part que M. Pinard était bien trop fin pour donner dans le piège.

Heureusement, ils se trompaient, M. Pinard est peut-être fin, mais à coup sûr, il ne l’est pas trop; car, après quelques jours d’ intolérable attente, je reçus, signée de lui, une lettre où il me refusait sans commentaire. J’étais sauvé!

C’est cela la vérité. L’intelligence de ce ministre Pinard était tellement obscurcie que cela en était devenu proverbial. Et par quoi son intelligence pouvait-elle être ainsi obscurcie si ce n’est par l’abus de  vin, cette dangereuse boisson alcoolique qui était alors si facilement disponible en vente libre et que l’affreux gouvernement n’hésitait pas à employer pour corrompre le peuple en en faisant des distributions gratuites dans des fêtes aux côtés desquels les abominations d’Achab et de Jézabel passeraient pour de gentilles fantaisies. Les sages ne furent pas dupes et désignèrent ce breuvage malsain du nom du corrupteur éthylique.

La vérité est enfin rétablie et les générations à venir ne devront pas négliger de maudire ce Pinard.

Le pinard, cette abomination, cause des maux sociaux des temps anciens.

Le pinard, cette abomination, cause des maux sociaux des temps anciens.

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