Archives mensuelles : décembre 2011

Controverses

Le goût de Didier Goux pour Jean Sévillia et Reynald Secher suscite d’âpres débats, surtout avec ses lecteurs historiens. Une lecture ancienne de l’opus précédent de Sévillia sur l ‘histoire m’incite à la circonspection et à ne pas renouveler l’achat. Clairement il s’agit encore d’un essai à prétention historique écrit par un journaliste qui ne peut que survoler les thèmes abordés. C’est la loi du genre, il est donc conséquent de n’aimer ni le genre ni les oeuvres du rédacteur en chef adjoint de cette dangereuse feuille réactionnaire qu’est le Figaro magazine où on viole l’histoire autant que dans tel Observateur ou Evénement.

Maintenant, sur le fond de la querelle, la manipulation politique du passé,  il n’a peut-être pas tort. Prenons les apostrophes parlementaires sur l’esclavage défendu par la méchante droite contre la gentille gauche, les mutineries de 1917 réprimées dans le sang par de dangereux réactionnaires galonnés ou la KOLLABORATION. Les clichés manichéens sont revendiqués haut et fort.

Alors voyons ce qu’on reproche à Sévillia dans le Clionaute: la Commune et l’Affaire (Dreyfus).

ainsi de la Commune, une « tragédie » dont il impute l’entière responsabilité aux communards (« dont l’utopie était porteuse d’une violence », écrit-il p. 202) pour en dédouaner complètement le gouvernement Thiers

Pour avoir un peu lu sur le sujet (Robert Tombs, André Zeller ou des extraits de l‘Enquête parlementaire sur les événements du 18 mars 1871), j’ai quelques remarques sur ce court extrait et la bonne foi du critique de Clionaute. Parler de tragédie pour la Commune ou d’utopie porteuse de violence au sujet des communards paraît quand même des plus appropriés. Il suffit de regarder un peu le détail de l’action du vendéen Clémenceau le 18 mars et les jours précédents pour s’apercevoir que beaucoup de choses auraient pu être évitées et que Clémenceau lui-même a évité de peu un mauvais sort. Quant aux responsabilités, je ne me souviens pas que Sévillia en dédouane complètement le gouvernement Thiers, et il aurait du mal. L’impéritie des ministres présents à Paris a effectivement bien plus contribué à déclencher une révolution qu’un quelconque complot ou mouvement qui n’a jamais su s’organiser malgré les références ronflantes à la grande Révolution (Comité de Salut Public et tout le tremblement).

La deuxième accusation:

Il propose ainsi sa propre lecture, extrêmement subjective, voire tout à fait fantaisiste puisqu’il va jusqu’à affirmer p. 264 que « le capitaine Dreyfus aurait pu être antidreyfusard » ! Par ce procédé, il élabore à son tour l’une de ces mythologies qu’il prétendait dénoncer un peu plus tôt.

Remarquons d’abord que ces deux phrases traduisent deux conceptions anthropologiques opposées. La première, celle du Clionaute, suppose que Dreyfus, juif chez les réactionnaires antisémites, ne pouvait être que victime ou du côté des victimes. La seconde pose d’abord une question: quelle aurait été l’attitude de l’officier Dreyfus si un autre avait été victime à sa place. Pour examiner la question, regardons quelques attitudes individuelles ou collectives pour vérifier 1. si l’armée de 1894 est le bastion de la réaction cléricale antisémite et 2. si le jugement des militaires pouvait s’en trouver singulièrement faussé.

Sur le premier point, le cas Dreyfus répond en partie. Sa religion ne l’a pas empêché d’être sélectionné pour entrer dans l’élite de l’armée, mais lors d’un de ses stages dans l’état-major il a été en butte à un antisémite. Par ailleurs, le conseil de guerre devant lequel il a comparu en 1894 a été préféré à un autre parce que cet autre comprenait un officier juif. C’est quand même une drôle d’armée antisémite que celle qui accepte que de bons soldats catholiques puissent être jugés par un youpin. Si on veut regarder de plus près le caractère réactionnaire et ségrégationniste des officiers du temps, le travail du général Bach apporte quelques réponses. La plupart des chefs de l’armée de 1894 ont été recommandés vers 1880 à Gambetta comme de loyaux républicains. Sinon un dangereux élève des jésuites Lyautey affiche dans sa correspondance une méfiance certaine face aux procédés employés contre Dreyfus, alors qu’un produit des lycées de la IIIème République (Weygand) explique dans ses mémoires comment un de ses chefs, réticent au départ à croire à la culpabilité, a changé d’avis après avoir eu accès au dossier lors du second procès de Dreyfus. Si on note qu’en plus le très catholique Castelnau, le capucin botté, n’a jamais eu de répugnance à avoir un adjoint calviniste, la question de l’attitude qu’aurait pu avoir Dreyfus si un autre avait été accusé à tort a bien lieu d’être.

Sur ces deux points, je crois que les reproches faits à Sévillia tombent à faux, et que ces attaques sont elles aussi plus idéologiques que scientifiques. Sévillia est sûrement trop péremptoire, mais il soulève quand même les problématiques, et cela dépasse le niveau d’un mauvais étudiant de premier cycle.