La <<réacosphère>> c’est un peu comme les journaux à deux sous de l’époque romantique, on y trouve des idées, des critiques, et surtout des feuilletons. Ils ont peut-être moins de lecteurs que ceux de Dumas ou de Balzac, mais ils sont d’aujourd’hui et (je l’espère) ne servent pas à faire vivre leurs auteurs. La difficulté pour le lecteur, c’est que tout fini par s’entremêler, surtout quand les histoires se passent dans la même ville. Autrefois le bourgeois moyen devait s’imaginer le comte de Monte Cristo en train de faire ses courses au Bonheur des dames pour sa belle albanaise. Aujourd’hui, je tends à mélanger les maudits du XIVème et le Chevalier de l’apocalypse qui coupe les télévisions.
Maintenant, vulgairement je m’imagine le drame qui pourrait se jouer au Barbie Night club, rue du Foin:
- Quand le taxi est arrivé, elle se foutait de mon comportement habituel des mauvais jours. Regard de chien battu, je t’en foutrais. Fixer la terre, qui elle ne ment pas, c’était simplement mon truc pour refaire le plein d’énergie. Je faisais ça depuis que j’avais découvert l’histoire d’Antée sur le sable de La Baule. Et puis c’était un bon moyen de grogner sans se faire emmerder, une sorte d’évasion quoi. Cette fois, en plus j’avais pris mes précautions, et je le lui avais fait savoir. Marre de faire le gentil toutou, je l’avais à l’oeil, avec Smith et Wesson.
Un petit quart d’heure le temps d’arriver rue du Foin, et là du foin, il y en avait. Nous n’avons même pas eu le temps de débarquer qu’il se précipitait dans la voiture, explosait la terrine du chinois bulgare qui conduisait, le flanquait par terre et démarrait en trombe en s’essuyant le front d’une main ensanglantée.
Après avoir soigné les deux répugnants acolytes, le clochard et son ange gardien la nuit précédente, ce soir là il avait recommencé la tournée des bistrots. Il avait fini par arriver rue de Turenne après avoir consommé autant qu’un régiment écossais. Il se disait que l’endroit augurait bien, et qu’il pourrait y soutenir une bataille victorieuse contre l’abjection qu’il sentait monter autour de lui. Quand il vit ce tas de gentils déguisés couleur guimauve, qui en savonnette, qui en baudruche, le tout dans un mélange informe et festif où on ne distinguait plus le mâle de la femelle, il se décida. Il brandit sa bouteille comme une massue et il chargea.
Se gardant à droite, parant à gauche, il pourfendit la tourbe qui la tourbe agglutinée à la lumière rose et violette de l’entrée d’une boîte louche. La savonnette numéro un râlait sur le trottoir, le sarrasin qui s’était dressé devant lui avait la moitié du visage qui s’était attaché au tesson alors que le culot lui en protégeait l’autre moitié. Les baudruches et les barbies paniquées s’égayaient en poussant des petits cris plaintifs. Il s’apprêtait à jouir de la panique de ce néant quand une bagnole s’arrêta brusquement devant lui. Le conducteur lui semblait le frère des salauds qui l’avaient plongé hors de son petit bonheur. Il devait payer. D’un geste il le sortit et l’envoya bouler sur la chaussée. Avec une voiture, le carnage serait plus parfait! Comme les petites frappes qu’il ferait.
Il n’eut qu’à prendre le volant et à foncer. Quelques chocs sourds lui indiquèrent que les dernières baudruches étaient explosées. En regardant dans le rétroviseur il vit que par terre plus rien ne bougeait et qu’il avait deux passagers d’un genre qu’il avait rarement rencontré jusqu’à présent.
- Je m’attendais à être surprise par la soirée de Jean-Charles, il faut avouer qu’il était assez fort pour trouver des plans décadents à faire frémir Bonne-Maman et tous les parents, oncles et tantes réunis. Même Louis-Marie avait reconnu une fois que les beuveries reitres et lansquenets aux quelles il s’adonnait avec ses potes de La Flèche et première année de droit, c’était de la gnognote à côté. Mais ce soir, l’aventure atteignait au délire. Etre armé et se faire prendre en otage par un quidam qui, sans le sang et le bruit des corps éclatés contre la carrosserie, aurait plutôt ressemblé à un paisible militant du Modem ou de l’UMP, je trouvais que c’était encore mieux que ma rencontre avec Marlon Brando.
Après quelques virages sur les chapeaux de roue, le Fangio improbable s’arrêta sur les Grands Boulevards, et il ouvrit sa portière comme pour nous abandonner. Louis-Marie, forcément, était encore abruti par cette sauvagerie primitive et ne pipait mot en se blottissant contre moi.. Il avait même renoncé à sa manie de vouloir se jeter par la fenêtre . Il fallait prendre les choses en main. J’ai sorti Smith et Wesson qui depuis la rue Foin avaient cessé de me regarder de leur oeil sombre et j’intimais au barbare l’ordre de rester au volant. Quand il se retourna, il exhala le mauvais Blended, comme mon souffre-douleur préféré, mais lui, au moins il se calmait à l’odeur du sang et pas au Lexomil. Je lui dis de prendre la route de la Corrèze. A trois nous arriverions bien à jouer à Bonnie and Clyde et à faire du ludisme sur les voies de TGV.
PS: j’aurais bien aimé leur faire rencontre l’ivrogne, l’anglais et Sir Buckingham, mais les clients du Barbie Night Club ne sont hélas pas des Wisigoths et la Seine, même en crue, est trop loin des hautes Pyrénées. Pour le vieux flic, il n’a plus qu’à surveiller les indicateurs des chemins de fer ou à devenir enragé lui aussi. Quant aux héros, je leur souhaite bonne chance pour leurs futures aventures qui ne devraient pas se dérouler ici.